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Enna, situation L

Enna, situation L

Expositions du 29 octobre au 19 novembre 2004.

À image/imatge et à la galerie Sagace de l'École supérieure des arts et de la communication (Pau).

Vernissage en présence des artistes.

Œuvres de Enna Chaton et de Laurent Moriceau.

Un goût de l’âme

Il est un adage apparu sur les murs et rédigé anonymement qui stipulait : ” Au pouvoir des mots, je préfère le mouvoir des peaux “. Autre temps sans doute, le jeu de mots prenant valeur d’échappée et de critique vis-à-vis d’une autorité, la parole, sur le corps. Or, avec Enna Chaton, gageons que tout ce qui relève du mouvement des corps, de leur arrêt, de leur suspension, rejoint le tremblement infini des phrases, des confidences, des éclats ou des chuchotements qui s’immiscent entre deux images, entre les objets, les silences et les couleurs. La parole véhicule également du désir, elle prolonge ou anticipe des désorientations physiologiques, elle est imprévisible. Monnaie d’échange, elle jette sur les sens de nouvelles braises, elle les éteint tout autant. Elle se noie dans les battements d’une paupière comme dans ceux d’un cœur. A son tour le corps est un diffuseur d’indéterminations. Il est modulation. Il vient se frotter à des fictions qui ne demandaient qu’à se laisser voir, vivre.

Enna Chaton est une cueilleuse de corps et de mots. Une collectionneuse?  Peut-être, bien que l’enjeu très rapidement se révèle ailleurs que dans l’obsession de la conquête, ou de la possession. Les images sont vives mais sans ostentation, la violence semble éradiquée, l’audace est bien là mais a déjoué tout esprit de provocation. Il y a de la douceur, comme si le sentiment de culpabilité s’était envolé, comme si la honte avait brisé ses attaches terrestres. Car il y a de l’ange aussi, en totale inadéquation avec notre époque obscène. La nudité n’est pas obscène. Ni la masturbation, l’orgasme, le rire et la mort. La nudité surprend Dieu. La vision de l’homme et de la femme se trouve ici aux antipodes de l’effroi dans lequel ont voulu nous plonger les soutanes, et que prolongent aujourd’hui les intégrismes de tous bords. La nudité est un paysage appuyé sur la volupté, le désir, sur une accessibilité où le péril paraît écarté, car la menace viendrait d’ailleurs, de la langue hypocrite, du rejet du jour, j’allais dire du jouir. Car c’est en plein jour que s’expriment les êtres. Les premières vidéo et les premières photographies sont une traversée étonnante des territoires de l’intime, sans remue-ménage, où le rire n’est pas hostile mais complice, où les coups sont à donner mais au dehors. Loin de tout esprit polémique, Enna n’aura de cesse de nous désankyloser. Et nous permettre de parcourir avec elle une nouvelle géographie de la sensualité, du sexe et du désir. Les voix et les peaux réinventées. Parfois la couleur seule, choisie, offre des fulgurances, des immersions dans le champ d’un récit à partager. Les ” Propos ” s’organisent comme des rituels, les confidences occupent tout l’écran, on ne peut pas y échapper. Un statut très particulier semble habiter les objets qui nous apparaissent au gré des mouvements de la caméra. Jamais tout à fait éléments d’un décor, ni signes d’une fusion avec le supposé habitant des lieux, l’objet n’est pas non plus un indice. Il est là, il n’insiste pas, il persiste, il n’est pas inquiétant, il ne nous renseigne d’aucune manière. Dans le mouvement très lent opéré par la caméra, il glisse, sans gravité. Il se trouve entre deux corps, comme intermittent. Son étrangeté tient dans son indifférence. Mais à l’observer plus longuement, le corps offert à cette indéchiffrable lecture semble à son tour surgir comme une entité non identifiable. Entre l’objet et le corps, il y a un espace dans lequel nous pouvons nous projeter, cette distance convoque des impressions parfois quasi hallucinatoires, nous sommes en droit de nous interroger sur la viabilité de ce que nous venons de percevoir, les objets étaient instables, ce sont les corps qui désormais nous paraissent tels des voyageurs immobiles, postés comme de singuliers gardiens d’un rêve. Le mouvement est infini, nous contraignant à ne jamais nous fixer. Des phrases entendues, on tourne constamment la page.

Ce phénomène se ressent lorsque l’on aborde le paysage. Le vent qui souffle sur des herbes bute sur un corps pour le quitter l’instant suivant. Cette impression de vivre un épisode inédit tient dans la qualité ordinaire des corps, dans leur respiration toujours visible. Car nous avons devant nous, frontalement, des femmes et des hommes nous regardant, clignant des yeux, ils existent, familiers, pudiques et nus, paradoxaux. Il ne s’agit manifestement pas d’acteurs. Enna Chaton aime à les appeler ses ” modèles “.
Ces ” modèles ” donc à qui elle a donné rendez-vous chez eux et qu’elle caresse d’un mouvement lent de sa caméra sont libres. Leur nudité n’est jamais offensive, la séduction est autant un exercice de retenue que d’abandon. A l’artiste de capter ces indicibles élans, de pourchasser l’inconvenance, de deviner au détour d’un pli, de l’apparition d’un sexe, le goût de l’âme. Ce goût léger, qui étreint le vivant, qui ne se reconnaît dans aucune orthodoxie, qui fuit l’ordre, est partout sans s’épuiser. Il se faufile dans nos humeurs, il change de direction, il grimpe sur le temps, surfe sur une ride. Il tremble dans le désir. Il ne se limite pas. Ne craignons pas de le surprendre lorsque les créatures sans commandement s’absenteront vers leur repos éternel. Car il est déjà là, ce goût, murmurant, olfactif et mental, à deux pas du bruit des villes, non fabriqué, infiltré, délicieux, jouant la vie contre la mort, devenu image, son, rumeur, plaisir.

— Pierre Giquel
octobre 2004

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