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Miradas cruzadas/Regards croisés
Miradas cruzadas/Regards croisés
Exposition du 12 au 28 septembre 2001
Œuvres de Serge Lhermitte et Mario de Ayguavives
Miradas cruzadas/Regards croisés est l'intitulé de la résidence réalisée par image/imatge et la Diputacion Provincial de Huesca dans le cadre du festival Huesca imagen. Commissaires : Julio Alvares Sotos et Ronan le Régent. Réalisée avec la soutien de la Communauté économique européenne.
© Serge Lhermitte
Cette résidence croisée entre l’Espagne (province d’Aragon) et la France (région Aquitaine) est une opportunité offerte à deux artistes, utilisant le médium photographique, de confronter leur regard à un autre «territoire».
Les artistes Mario de Ayguavives et Serge Lhermitte ont été respectivement invités à Orthez et à Huesca durant le printemps 2001. L’un et l’autre se sont attachés à réaliser un travail directement lié à leur lieu de résidence, mais dans une perspective «glocal».
En effet, Mario de Ayguavives s’est intéressé à la pratique qu’ont les orthéziens de l’espace public. Renforçant dans ses images, par l’utilisation de la retouche informatique, son impression de désertion des lieux collectifs (les rues vidées de présence humaine, volets à demi clos …) par les autochtones, il indexe cette propension de la population à se replier au sein de l’espace privé, stigmatisant ainsi une tendance générale à l’individualisation propre à notre société contemporaine.
Serge Lhermitte, quant à lui, s’est intéressé au problème du plan hydrologique national espagnol qui prévoit le détournement de l’eau du bassin excédentaire de l’Ebre vers des bassins déficitaires d’autres régions espagnoles. Beaucoup de voix s’élèvent en Aragon contre ce projet, l’eau constituant dans cette région économiquement pauvre, une richesse inestimable. À l’échelle mondiale, l’eau ne manque pas, en revanche, à l’instar de la situation espagnole actuelle, la répartition et l’utilisation chaotique de “l’or bleu” témoignent de multiples enjeux politiques. À travers cette série, Serge Lhermitte expose les conflits d’intérêts que cristallise cette denrée rare.
— Ronan le Régent
Serge Lhermitte
En août 2000 le gouvernement Espagnol présente un projet de détournement d’eau pour alimenter les régions déficitaires : l’objectif étant de refaire un rééquilibrage sur toute la partie Est du territoire. La mobilisation de l’ensemble de la région pourvoyeuse d’eau durant les mois qui suivirent cette annonce, sera sans précédent, (300.000 manifestants à Saragosse en octobre, autant à Barcelone en février, 400.000 à Madrid en mars), rentrant en conflit ouvert avec l’État, elle demande un arbitrage européen. L’Aragon région économiquement pauvre, gravement touchée par la désertification et ne possédant que très peu d’industries, ne subsiste que grâce à l’agriculture. Riche de cette eau qui lui vient des Pyrénées, elle a diversifié sa production et adapté ses techniques d’irrigation : le riz pousse sur des plateaux arides et pelés, et l’irrigation “a manta” (par inondation) est d’usage courant. Les régions du Sud, ne possèdent pas cette ressource. Jusqu’à présent, si la technique et l’informatique ont permis de gérer aux mieux ces problèmes, ils ont aussi ouvert des potentiels qui, faute de matière première (l’eau), ne peuvent être exploités. Le développement économique de ce secteur n’est possible que s’il y a redistribution de l’eau. De la même façon, à la sortie du franquisme, alors que l’agriculture semblait être dans une situation inextricable, le tourisme de masse s’est développé entraînant avec lui le “bétonnage” du littoral (et ses sinistres ville-parc d’attractions) qui a permis, cependant, de drainer une énorme puissance économique. Aujourd’hui ces zones ont épuisé leurs capacités d’accueil, non pas faute de place, mais faute d’eau. Développer d’autres activités ludiques, d’autres hôtels, d’autres “appartements à la semaine”, nécessitent un approvisionnement en eau que les régions ne peuvent fournir. J’en veux pour preuve ce que déclare le président de la région de Murcie, défendant le projet de détournement : “C’est une nécessité si l’on veut assurer l’équilibre économique et social des régions du Sud. Les cultures maraîchères, l’industrie agro-alimentaire et le tourisme fournissent les emplois de la région. Il n’y a pas de honte à vouloir de l’eau pour entretenir les terrains de golf qui rapportent plus qu’un verger d’abricots en Aragon” Le Monde, février 2001. Enfin, une dernière région est concernée par ce problème : la Catalogne. Beaucoup plus riche que les régions du Sud, elle a, elle aussi, développé son tourisme, mais surtout ses industries chimiques et pétrolières, grosses consommatrices d’eau. Son statut constitutionnel la rend plus autonome et sa stature économique font d’elle un cas privilégié. Fatigué du conflit avec sa voisine l’Aragon et en accord avec le gouvernement central, elle va se procurer l’eau provenant du Rhône. Solution un peu plus coûteuse mais plus sûre et plus rapide. La Catalogne pourra ainsi fournir avant les autres des garanties de viabilité pour ses industriels, mais aussi pour les futurs désireux de si implanter. Les crispations de l’Aragon sur ce sujet sont compréhensibles : Ainsi la construction des barrages qui seront nécessaires (30 prévus) au stockage de l’eau entraînant l’inondation des terres, occasionne un déplacement de population et une perte importante de surface cultivable. mais signe aussi un ralentissement des efforts fait par cette région pour développer le tourisme vert. L’explosion des sports aquatiques (rafting…) avait permis à certaines localités de trouver un second souffle économique (hébergements, guides, souvenirs, …). Construire des infrastructures hydrauliques à l’intérieur de sites, parmi les plus prisés, pour ce genre d’activité anéantiraient les espoirs de développement touristique.
De plus, l’Aragon aurait l’impression d’augmenter la compétitivité des autres régions, à son détriment parfois, sans en bénéficier. Favoriser l’augmentation de la productivité agricole des régions du Sud, c’est risquer de voir se renforcer la concurrence dans ce qui constitue sa principale ressource économique. Permettre le développement du secteur touristique, alors que le sien, déjà à l’état embryonnaire, est freiné, accentuerait la puissance économique de ces régions mais constituerait aussi une force attractive grâce aux emplois créés, accentuant ainsi les risques de désertification de la région. C’est aussi l’impossibilité d’attirer à elle des entreprises et surtout des industries qui auraient été susceptibles de se déplacer ou de s’installer là où se trouvait l’eau, d’où une perte, par défaut, d’un nouveau potentiel économique. Ces raisons bloquent toutes projections dans le futur (seule projection : l’exode). Le P.H.N (plan hydrologique national), cristallise à lui seul toutes les craintes que peuvent ressentir tant la population que les politiques, dans leur avenir.
Dans ce cas, un peu particulier, le conflit est larvé, et le dénouement sera constitutionnel, démocratique, l’esprit de la nation l’emportera sur les esprits d’états. Il est la projection parfaite de ce que l’on peut entrevoir dans d’autres régions du globe, où malheureusement les différents protagonistes ne sont pas des états au sein d’une même nation, mais bien des nations à part entières. Le règlement d’un tel enjeu ne pourra pas être démocratique, mais au sens littéral, conflictuel. Pour cette série intitulée “Re-source(s)”, j’ai tenu à transmettre à l’intérieur des images ces conflits, ces contradictions ou oppositions. Je me suis servi du même système formel que dans “Maire(s)” : monter plusieurs images pour n’en faire qu’une. Pour moi ces deux séries sont du même registre : l’une traite de “micro-politique”, de la plus petite cellule institutionnelle de la démocratie française. L’autre traite de “macro-politique”, d’un problème régional orchestré de façon nationale et financé en partie par l’Europe. Dans les deux cas, le système politique est étroitement lié au système économique, c’est pourquoi j’ai tenu à ce que les images est un système de construction identique. “Re-source(s)” n’est pas travaillée véritablement à la manière des composites, comme c’était le cas pour Maire(s), mais plutôt de façon à créer un champ et un contrechamp au sein de la même image. Ce système permet de confronter une réalité à une autre, un besoin à un autre… et ce, dans la même composition. Les cinq panneaux sont construits de façon identique, une grande image qui occupe les 3/4 de la surface, sous laquelle se trouve un panoramique ou une série de prises de vue. Le projet étant axé autour de la région qui détient la ressource, les trois premières grandes images ainsi que tous les contrechamps ont été photographiés en Aragon. Les deux dernières ont été prises dans les régions réclamant leur “part” d’eau. La série se lit de deux manières : La première, de lecture linéaire, pose le problème de façon littérale. On commence par la manifestation de Madrid, paroxysme du mécontentement Aragonais, puis les deux autres images rappellent le pourquoi du mécontentement : la nécessité de garder l’eau pour l’Aragon afin d’y développer agriculture et élevage. Les deux autres images nous racontent la nécessité de transférer une partie de la ressource eau, vers d’autres régions, pour le développement des industries et du tourisme. Sur la ligne inférieure nous est montré le processus de captation, de diffusion et d’utilisation de l’eau en Aragon. La seconde lecture se fait panneau par panneau, en ayant connaissance de l’ensemble. Elle montre par son jeu d’opposition et de contradiction, la complexité du problème et l’impossibilité de prendre une position tranchée ferme et définitive.
Mario de Ayguavives
Une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de participer au projet de la résidence croisée est mon intérêt pour les questions touchant à l’urbain. Ma dernière série “Otra Ciudad² montrait une ville qui n’avait pas de réalité concrète parce que tout les signes d’identification avaient disparus. En revanche le travail effectué pour la résidence en Béarn, m’a obligé à porter mon regard sur cette zone géographique avec ses paysages, ses villes, ses gens… dans une confrontation concrète à ce territoire, avec ses particularismes. Ce qui m’était apparu comme limitatif au premier abord, s’est révélé ensuite fort intéressant par rapport à ma démarche.
Ma première tâche a donc été de me documenter sur cette région, son histoire bien que mon intérêt s’est toujours porté sur son présent et son avenir. L’impression donnée par les brochures touristiques et la situation de proximité du Béarn avec l’Espagne, me conduisait à penser que certaines coutumes existaient des deux côtés de la frontière. Mais cette première impression s’est vite révélée inexacte notamment lors de mes aller retour entre le Béarn et l’Aragon où les Pyrénées se sont révélés comme une barrière plus que physique, tant les coutumes entre nos deux pays sont différentes.
Ce qui a très rapidement attiré mon attention est le manque d’utilisation de l’espace public par les autochtones contrairement au sort qui lui est réservé en Espagne. Mon lieu de résidence se situant à Orthez, le travail que j’ai réalisé s’est majoritairement porté sur cette ville (même si j’ai parcouru une grande partie de la région). Le noyau urbain m’a paru très intéressant parce que le centre ville est organisé autour de commerces et que beaucoup d’appartements du centre ont été abandonnés au profit de maisons avec jardins aux alentours de la cité. Comme en même temps les habitants n’ont pas pour habitude de sortir de leur espace privé après la fermeture des magasins, le centre ville se retrouve déserté malgré la présence de quelques cafés. Un autre exemple de la sous-utilisation des espaces publics qui m’a frappé est celui des arènes qui ne servent que pour une corrida par an mais qui apparaissent tout de même sur les dépliants touristiques.
Tout ces éléments m’ont conduit à réaliser un travail sur ce manque de pratique des espaces collectifs en réalisant des images du centre ville et des espaces de loisirs entièrement vidés de présence humaine. De plus, les volets des habitations ont été refermés afin de renforcer cette impression que si la vie collective existe bien dans cette ville, elle se passe principalement dans les espaces intimes au détriment de l’espace public.
Une fois de plus j’ai recouru dans mon travail à l’utilisation de la retouche informatique pour accentuer mon sentiment, mais contrairement à la série Otra ciudad, ce travail d’élimination de la présence humaine (personnes, voitures, publicité…) a été simplifié puisque les images originales n’ont parfois pas eu besoin d’être retouchées.
— Mario de Ayguavives
© Mario de Ayguavives