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Ce que nous voyons comme si nous le voyions
Ce que nous voyons comme si nous le voyions
Exposition du 12 octobre au 2 novembre 2002
L'autofiction. Rencontres photographiques 2002 à image/imatge et en différents lieux d'Orthez.
Vernissage en présence de certains artistes, le 11 octobre 2002. Journée des Rencontres le 12 octobre.
Œuvres de Emmanuelle Barge, Sophie Calle, Enna Chaton, Pierre Molinier, Cindy Sherman, Virginie Restain & Jean-Marc Bonicoli. En partenariat avec le Frac-collection Aquitaine, la galerie Sollertis (Toulouse), les collectionneurs Michel et Colette Poitevin, la Bibliothèque municipale d'Orthez, Béarn informatique (Artix) et le magazin Larrey (Orthez).
Littéralement et littérairement l’autofiction, néologisme de Serge Doubrovsky, est « la mise en fiction de sa vie personnelle ». Autrement dit créer, inciter, inventer une vie à travers des évènements et des situations fictifs vécus par des personnages réels, ou par soi-même. En art, l’autofiction se trouve illustrée par différentes pratiques, différentes démarches et différents buts. Ce qu’il nous intéresse ici de montrer, de creuser, est le jeu subtil auquel s’adonne l’artiste, et a fortiori le photographe, lorsqu’il mêle la fiction à sa vie tout en conservant son essence. L’utilisation du faux pour mieux peindre le vrai, la perte du spectateur par l’utilisation et la monstration du « je », et bien entendu la quête de soi dans l’autre. Les artistes réunis au sein de cette exposition abordent cette nébuleuse en rendant incertaine la frontière entre le fictif et le réel, en se représentant eux-mêmes de manière intime ou frauduleuse, en rejouant leur vie ou celle des autres. Partagés entre le désir autobiographique et le dépassement de la vérité, ils usent de mélange et deviennent autocréatifs. C’est bien moins une recherche de la vérité qu’un désir relationnel : s’ouvrir à l’autre par mimétisme ou par opposition, une quête de soi dans le fantasme ou dans le réel d’autrui, faire de la mise en scène une habitude quotidienne.
— Émilie Flory
Commissaire de l’exposition
Emmanuelle Barge
Les Cosnuau, 2002
Série photographique accompagnée de messages électroniques. Divers formats.
Lire le texte de Valérie Mréjen sur cette série
Sophie Calle
Suite vénitienne, 1984-1994
57 photographies, 3 plans de ville et 23 textes. Collection Michel et Colette Poitevin, avec la courtoisie de la galerie Sollertis, Toulouse.
Je suivais des inconnus dans la rue pour le plaisir de les suivre. À la fin du mois de janvier 1980, dans Paris, j’ai suivi un homme dont j’ai perdu la trace quelque minutes plus tard dans la foule. Le soir même, tout à fait par hasard, lors d’une réception, il me fut présenté. Au cours de la conversation, il me fit part de son projet imminent, de voyage à Venise. Je décidais alors de m’attacher à ses pas, de le suivre.
— Sophie Calle
No Sex Last Night, 1995
Film de Sophie Calle et Greg Shephard, USA, 1995, 75 minutes.
Présenté au Studio cinéma d’Orthez, suivi d’une conférence de Brice Fauché sur le travail de Sophie Calle.
Enna Chaton
Chaque fois qu’on se lève on regarde les objets qu’on a acheté la veille (saison I, II et III)
Saison I, DVD, 26 minutes, couleur, sonore, avril 2002. Co-production CRAC, Sète.
Lire le texte de Émilie Flory sur la saison III
Pierre Molinier
Ensemble de photographies en Noir & Blanc de 1970-1976.
Œuvres du Frac-collection Aquitaine, Bordeaux.
Admiré par André Breton, le peintre et dessinateur Pierre Molinier décida de se consacrer à la photographie, isolé dans son appartement de Bordeaux. Elle constituait pour lui un instrument d’analyse de soi, au sens d’automise en scène et de catharsis. Dans un rituel de représentation narcissique, Pierre Molinier s’employa à donner forme à ses fantasmes sexuels, à caresser ses désirs dans le sens d’une perversion sublimée, où plaisir solitaire et quête d’un idéal de soi devaient aboutir à la perfection de l’image. Transfiguration esthétique du plaisir interdit par le regard de l’autre ou le reflet des miroirs, la scène photographiée parvient à cette sublimation par un patient travail de retouches, de reprises et de montages. Androgynies et voyeurisme fusionnent dans la représentation de l’hermaphrodisme, où Pierre Molinier se donne le change, tout en s’exhibant, où ses images en retour ne nous illusionnent pas sur l’ambiguïté de cet homme-femme gainé de cuir, jouissant doublement, par le regard et au creux de sa nudité, de son strip-tease absolu. En ceci apparaît l’interrogation originelle sur la différence sexuelle et, par résonance, sur l’impérative normativité sociale. Les accessoires condensent les deux questions dans celle du fétichisme, avec ses objets privilégiés, la jambe, le pied et son caractère obsessionnel, son rapport à la mort : Pierre Molinier mettra en scène son propre suicide au revolver. La photographie interrompt momentanément la mutation sexuelle qui s’opère sous nos yeux, condense l’avant et l’après de la métamorphose et sert de projection (à la place du corps vieillissant de Pierre Molinier) au trouble de cette identité sexuellement indéterminée.
Extraits, Le Livre, FRAC-Collection Aquitaine, éditions Le Festin, 2002
Cindy Sherman
Untitled n°67, 1980 — Untitled n°110, 1982 — Untitled n°149, 1985
Œuvres du Frac-collection Aquitaine, Bordeaux.
Depuis la fin des années 1970, le travestissement, l’automise en scène sont les principales composantes du travail de Cindy Sherman. C’est à partir de cette période que, recluse en studio, l’artiste se dissimule derrière une profusion de visages qui composent, avec force accessoires, déguisements et maquillages, une galerie de portraits. Empruntés à la filmographie du néoréalisme italien, aux faits divers, à l’histoire de l’art, ou au quotidien, les personnages que joue tour à tour Cindy Sherman, le temps d’un cliché, habitent un univers dans lequel le désir, la peur, la mort, la perversion et la séduction occupent une place prépondérante. L’artiste incarne d’abord des jeunes femmes fragiles, victimes désignées, puis des personnages androgynes ou placés dans des situations ambivalentes. Le malaise du «regardeur», soumis à un double mouvement d’attraction et de répulsion, s’amplifie. Les œuvres n’hésitent pas à convoquer l’insoutenable qui appelle le fantasme, la recomposition mentale d’une séquence de violence, soustraite aux regards, mais accessible à l’imaginaire morbide de chacun.
Extraits, Le Livre, FRAC-Collection Aquitaine, éditions Le Festin, 2002
Virginie Restain et Jean-Marc Bonicoli
Paris/Florence, 2001-2002
Ensemble de photographies couleur.
C’était le 26 juin 2001, quelques jours avant mon départ de Paris. Je raccompagnais des personnes que je venais à peine de rencontrer lors d’une réunion. Alors que je conduisais, en bavardant de dis : « le week-end prochain je quitte Paris pour Florence, je pars et je me débarrasse de ma voiture qui est trop vieille pour être vendue. Si ça intéresse quelqu’un, je la lui donne ». Un homme assis à l’arrière dit « d’accord » ; et le jour suivant il prit la voiture.
Je quittais Paris. Plusieurs mois après nous étions toujours en contact via internet. Un jour je lui écrivis : « nous nous sommes rencontrés une fois, mais nous ne nous connaissons pas. Nous pourrions profiter de cette situation pour créer un lien entre Paris et Florence. Si cela vous intéresse nous pourrions échanger des idées chaque jour en s’envoyant par e-mail un mot, une image ou toute chose concernant l’actualité de chacun, ou du moins une humeur, son humeur du jour».
Le lendemain, JMB m’envoyait une photo. Nous avons continué ainsi. La prochaine fois, je ne sais pas encore ce que je lui demanderai.
— Virginie, juillet 2002