Ce qui couvre

Ce qui couvre

Lucie Malbéqui

Exposition / 03 juil. – 03 oct. 2026

C’est l’histoire d’un championnat de lancer de couvre-chefs.
Un Auvergnat s’approche de la ligne de départ et ôte son chapeau dans le brouhaha général du stade. Après avoir couru quelque peu spectaculairement, il envoie son feutre noir en poussant un hurlement tonitruant, façon joueur de tennis à Roland-Garros. Celui-ci dépasse les dix mètres, puis les vingt mètres, et atterrit peu avant le panonceau qui annonce les trente mètres. On applaudit (mollement).
Au tour désormais d’une Bretonne, qui arrive sous les vivats de la foule. Elle retire précautionneusement sa coiffe bigoudène, défaisant lentement le nœud pour ne pas abîmer la broderie. Elle s’élance vivement, tournoie sur elle-même une bonne dizaine de fois et projette la coiffe au loin. On entend dans les gradins des « Oh ! » et des « Ah ! » tout le temps du lancer. Après quelques secondes d’incertitude, celle-ci atteint les cinquante mètres.
Arrive enfin un Basque. Dans un grand silence, il s’approche lentement de la ligne de départ, se saisit de son béret puis le lance.
Et on ne l’a jamais retrouvé.

Lorsque Lucie Malbéqui me parle de ses résidences en vue de son projet Ce qui couvre, j’entends d’abord qu’il y a là, comme souvent dans ses processus de travail, quelque chose qui ressemble à une cueillette. Cueillette de savoirs, comme lorsqu’elle rencontre l’artisane Sara Goupy, de la Manufacture de bérets (Orthez), afin de découvrir l’histoire et la fabrication desdits couvre-chefs. Cueillette de techniques, quand elle s’initie à la teinture végétale, apprend à amidonner des tissus, ou plus récemment à filer ou à tisser la laine au métier à chevilles (peg loom) auprès de Dorothée Deudon (toujours à Orthez) ou qu’elle observe le tissage sur lin sur les métiers d’Aurélie Hustaix, de l’association La Capsule Bleue (Saint-Martin-d’Arrossa). Cueillette de matériaux, aussi : laine de brebis manech du domaine d’Abbadia, plantes tinctoriales comme le gaillet gratteron, le framboisier, l’érable sycomore, le mimosa, qui donneront des rouges, des kakis, des noirs, des violets… Au téléphone, Lucie Malbéqui détaille, en bonne cueilleuse, puis me renvoie des messages pour préciser, ajuster : il y a la tanaisie, qui donne un si beau jaune ou le vert délicat du millepertuis.
À moi désormais de poursuivre les énumérations : cueillette pour se nourrir, pour cuisiner, mais aussi cueillette de danses, de chants, de gestes, de voix, de façons de faire, et enfin de récits glanés même sans le vouloir, en laissant traîner ses oreilles et en participant aux discussions. Cueillette, s’il faut résumer, de ce que l’on peine à trouver dans les livres, mais qui se transmet au fil des générations, dans les familles, les cours d’école : au hasard, crocheter des napperons, chanter des berceuses, danser la chenille…

Il me semble que Lucie Malbéqui ne peut pas travailler seule : même quand je repense à nos premiers échanges, alors qu’elle venait d’achever ses études aux beaux-arts, je me souviens l’avoir toujours vue se mettre en mouvement dans un élan collectif. Je peux moi aussi inventorier ce dont j’ai été témoin : Lucie Malbéqui a monté un journal collaboratif, cousu des dizaines de costumes, organisé un banquet cuisiné et servi dans des plats préalablement pensés et cuits par elle, animer des ateliers pour enfants, mis en place une vente aux enchères, endossé des rôles pour un cabaret…
Je souhaiterais reformuler : il me semble que Lucie Malbéqui ne veut pas travailler seule. Ce serait antinomique, par rapport à ce que je vois comme le désir premier de se laisser imprégner (et jusqu’à la moelle, dirait-on) par un territoire et celles et ceux qui l’habitent. Ce besoin de comprendre s’envisage d’abord dans le temps de l’écoute, de la conception de l’œuvre « avec » et non « sur », et enfin par une restitution collective et publique.

Pour son exposition, elle a ainsi travaillé à une installation-costume qui pourrait être investie par une cinquantaine de personnes, destinée à déambuler le jour du vernissage dans les rues de la ville, vidant dès lors le centre d’art de ses œuvres. Ce corps collectif en forme de vêtement s’envisage comme un petit bocage portatif, avec sa mosaïque de modestes territoires irréguliers, séparés par de simples haies. Ses cols, chapeaux ou manches sont composés d’éléments végétaux (salsepareille, ronces, baies…) et animaux (musaraignes, palombes, bergeronnettes…) en tissu ou en céramique. En fond sonore, des lectures d’élèves du collège Daniel Argote viendront tisser, à la première personne, des récits d’êtres vivants peuplant les haies et les jardins. Les spectateur·ices seront invité·es non plus à regarder mais à rejoindre la farandole menée par des choristes portant des chapeaux à tête d’oiseaux. Alors, lié·es par le costume mais tous·tes différent·es, ces dernier·es pépieront, siffleront ou fredonneront des mélodies populaires, destinées à se propager dans les rangs de cette procession définitivement joyeuse. Dans ce bocage mobile imaginé par l’artiste, l’être humain, à l’instar du rouge-gorge ou du campagnol, n’est finalement qu’une partie infime d’un tout, relativement instable et donc à protéger.

Je repense, alors que Lucie Malbéqui me parle de cette performance à venir, à une scène du dessin animé Le roi et l’oiseau de Paul Grimault (1980), alors que les
fauves féroces du roi tyrannique s’échappent. Depuis bien longtemps, la ville basse a été cadenassée hermétiquement, afin d’empêcher ses habitant·es d’accéder aux beautés du monde extérieur. Un joueur de barbarie aveugle s’exclame avec enthousiasme, alors qu’il s’enfuit au milieu des fauves : « Je vous l’avais dit les
amis : nous sommes sauvés ! Le monde existe ! Le soleil brille ! Et il y a aussi des oiseaux ! Ah, la vie est belle ! Nous verrons tout cela un jour ! »

C’est l’histoire d’un jeune homme qui souhaite demander sa petite amie en mariage.
Il a réservé une table sur un bateau-mouche, là où les serveurs ont de jolis gants blancs, et un air un peu compassé quand ils viennent prendre les commandes d’une voix traînante – ça fait chic. Alors qu’ils boivent l’apéritif, il se sent légèrement fiévreux, et sort quelques minutes sur le pont du bateau respirer l’air frais. Il ôte de sa poche le petit écrin dans lequel la bague se trouve, juste pour la regarder, être bien sûr de ce qu’il s’apprête à faire. Un homme le bouscule, et la bague tombe à l’eau. « ’Scusez », dit le type qui fait prestement demi-tour. Le jeune homme est consterné, c’est beaucoup trop cinématographique pour être vrai. Tout tremblant, il retourne s’asseoir, l’écrin dans la poche désormais vide. Le duo de Saint-Jacques en cassolette servi à l’entrée passe difficilement. Puis arrive le plat du jour, un poisson fraîchement pêché, dit-on, par le cuisinier – on le distingue en cuisine, il porte une toque, il fait sérieux. La petite amie se frotte les mains en voyant l’assiette devant elle. Elle se saisit du couteau à poisson, et entame assez délicatement la chair, qu’elle tranche avec virtuosité.
Le jeune homme pense à la bague, la jeune femme y pense sans doute aussi, alors qu’elle s’acharne à inciser le ventre de la bête de la manière la plus élégante possible. Quand elle a fini de longer l’arête dorsale, elle soulève la peau, puis s’arrête net lorsqu’elle découvre ce qui se cache à l’intérieur.
Le béret basque.

Camille Paulhan, 2026.

Originaire des Landes, Lucie Malbéqui vit sur la presqu’île de Crozon en Bretagne.
Diplômée de l’ENSBA Lyon en 2017, elle se forme ensuite à la cuisine, à l’herboristerie des familles et à la teinture végétale entre 2019 et 2024.
Sa pratique de la sculpture traverse les espaces qu’ils soient physiques, sensibles ou sociaux. Lors d’événements les activations ont lieu. Les actions ne sont pas spécialement performantes, pas vraiment spectaculaires, on répète des gestes que chacune et chacun fait chaque jour. Les sculptures de Lucie, à la lisière de l’utilitaire marquent l’accointance entre art et artisanat. Les matériaux utilisés sont récupérés, cueillis, colorés par des plantes, achetés d’occasion, redécouverts, cultivés, cuisinés. Il s’agit d’une écologie de travail, une contrainte formelle qui l’engage à faire avec ce qu’il y a ; elle adapte ses besoins et dresse ainsi un portrait des territoires où elle est invitée, des personnes avec lesquelles elle travaille.
Nous avons déjà travaillé avec Lucie Malbéqui en l’invitant à créer une semaine d’ateliers publics dans le cadre de l’été culturel 2022.